Monsieur Milon, paisible retraité évoque ses souvenirs de contrebandier de cigarettes entre Tanger et l'Italie avec Villefranche comme port d'attache.

Une retraite bien méritée!


Qui l'eût cru ? Derrière ce paisible retraité breton de Saint Jean cap Ferrat, un peu essoufflé dans les escaliers, se cachait autrefois un aventurier, un professionnel de la contrebande de cigarettes sur la côte italienne.

"Je n'ai jamais travaillé en France, c'est pour ça qu'ils n'ont jamais pu me prendre!"

Né en Bretagne en 1924, Mr Pierre Milon a quitté très tôt sa terre natale. Sans doute pour suivre les traces de son père, ce héros parti à 18 ans pour la guerre de Chine, puis aux Dardanelles, décoré de la légion d'Honneur par l'Amiral Guépratte en 14/18 et mort le 2 juin 1940 à Lézardrieux. La carrière de Pierre Milon s'accélère dès le Certificat d'études réussi à 12 ans, en 1936. En 1938 il est à l'école des Mousses à Brest. En 1939 à la déclaration de guerre, c' est un engagé volontaire d'à peine 16 ans. Enfin à 55 ans, Pierre Milon, a pu prendre une retraite bien méritée, après 32 ans et demi de bons et loyaux services comme inscrit maritime, dont 9 ans de contrebande. Ecoutons-le :

"J'ai le titre de capitaine à la plaisance, j'ai passé le permis des 300 chevaux à Nice. Quand je suis arrivé à Monaco en 46, c'était mon premier port d'attache, j'étais marin sur un gros voilier. Je venais de faire cinq ans dans la Royale, la Marine nationale, cela m'a compté. J'étais engagé volontaire depuis le 10 octobre 39, j'avais pas 16 ans. En 1940, à 16 ans et quelques, je suis parti en Angleterre sur le cuirassé Paris. J'étais dans les forces navales françaises libres, on avait la croix de Lorraine. J'ai fait le débarquement.



Ils m'ont envoyé sur la Jeanne d'Arc et de là à Alger et d'Alger à Madagascar pendant deux ans. Une petite anecdote : à cette époque j'ai connu M. Raymond Barre, à Diego Suarez. On s'est retrouvé à Saint-Jean, on est voisins, il est venu au mariage de ma fille! En 44 j'étais quartier maître de manœuvre. Deux ans à Madagascar ça compte double. Et puis comme ça après j'ai navigué sur des bateaux de plaisance. Mais quand j'étais sur le bateau d'Edouard Empain, l'oncle de celui à qui on a coupé le doigt, ça n'a pas compté. Je suis pourtant resté deux ans avec lui. Après Monaco, j'étais sur un bateau breton qui s'appelait le Douar- Breiz. On faisait du commerce avec l'Algérie, la Tunisie et c'est là que j'ai connu Yves Poitrale qui était sur le Kenian et il me dit " pourquoi tu viens pas avec moi?". Et c'est comme ça que j'ai commencé la contrebande en 1949. Quand je faisais de la contrebande j'étais sous pavillon anglais et j'ai perdu dix ans environ d'inscrit maritime à cause de ça. Maintenant dans l'Europe ça aurait été reconnu mais là, ça n'a pas compté!"

Le bon vieux temps des zones franches

Monsieur Milon évoque pour nous les années d'après guerre, 1948-1950 où la contrebande était presque légalisée!

"A cette époque-là, la contrebande était organisée parce que certaines villes comme Marseille étaient zones franches et on pouvait donc charger. Mais nous n'avons jamais chargé à Marseille, on allait à Tanger et on chargeait des cigarettes avec la Douane. A l'époque on avait les papiers en règle quand on embarquait à Tanger. Là où on n'était plus en règle c'est quand on sortait des eaux internationales et qu'on commençait à distribuer à Gênes, à San Remo, à Naples, un peu partout. Moi je partais de Villefranche et j'allais à 30 milles pour trouver mon ami qui venait avec un gros bateau de Tanger."



Je faisais Villefranche, le bateau, San Remo ou bien Gênes, on allait un peu partout. J'ai commencé la contrebande quand il y avait Henri Hell, Alési, Cadillac. Je me rappelle, les capitaines, nous avions rendez-vous à l'hôtel Cécile à Tanger. Je n'ai pas fait longtemps Tanger parce qu'après ils m'ont catalogué pour faire la terre parce que je connaissais bien le coin. De Tanger jusqu'ici à Villefranche, on mettait 8-10 jours, cela dépendait. Quand on avait les papiers, on nous disait d'aller à San Remo pour décharger 300 caisses, après on allait au large de Porto Fino ; entre Gênes et Porto Fino, il y avait un endroit facile pour débarquer. On allait à Savone, au ponton où venaient les pétroliers."

Du sur mesure : des navires à toute épreuve

Mr. Milon se souvient des différents bateaux sur lesquels il a travaillé. Soit des grosses unités qui allaient jusqu'à Tanger, soit des P.T.boat (Patrol Torpedo) puissants pour faire les côtes. Il avait commencé sur le White Shadow, qui s'appela plus tard le Grégaly.

"C'était un voilier avec moteur, deux hélices, de 32 mètres de long. D'autres fois on avait des bateaux à trois moteurs, 3200 chevaux. Le chantier naval Voisin avait installé exprès des plaques de blindage épaisses, derrière notre dos, dans la passerelle. Un compas était fixé par terre et un autre en haut. Les mécaniciens avaient des casques, les commandes à l'intérieur du moteur et moi quand j'appuyais sur les boutons pour les moteurs, ils voyaient la lumière. Ils avaient des manettes au plafond.


Quand j'avais le P.T.boat j'avais deux mécaniciens à bord. C'était des bateaux qui faisaient sept mètres de large et qui étaient très rapides. C'était des engins terribles: 12 cylindres en V, des moteurs Packard 1200 chevaux chacun. Quand je démarrais, je démarrais sec, fallait pas rester derrière, ça faisait des vagues! Il y avait trois hélices.
Pour le carburant on faisait le plein à Antibes, évidemment on fait le plein de 100 octanes, on avait un accord avec Shell, entre parenthèses, les douaniers n'avaient droit qu'à la 80 octanes! J'avais parfois 10 000 litres d'essence à bord! Je faisais 200 litres à l'heure par moteur, 600 litres à l'heure et de Villefranche je mettais 2h 45 juste, par beau temps pour arriver à la Giraglia (en Corse)".

Les risques du métier : sous les feux des mitraillettes

La carrière de contrebandier de Pierre Milon nous rappelle parfois l'ambiance d'un film des années 60. A cette époque, Eddie Constantine chantait "Cigarettes, whisky et p'tites pépées" et les méchants garçons avec leur petite gueule de voyou séduisaient. Question violence, juste quelques cadavres après la bataille, mais rien à voir avec l'étalage d'hémoglobine sur nos écrans d'aujourd'hui. Cependant Mr. Milon n'est pas près d'oublier Savone:

" Oh! malheur! Une fois je pars de Villefranche et puis j'embarque des cigarettes au large avec le P.T. boat. On en met beaucoup sur le pont et la plaque de blindage que Voisin nous avait faite. En arrivant à Savone on me dit d'aller sur le troisième ponton. Je vois les lumières et je me dis que je pouvais approcher. Il faisait nuit noire et je me dis bon, j'accoste. Je me rappelle encore, le ponton était à droite et oh malheur! Des projecteurs, en plein sur nous les projecteurs!



Les mécaniciens étaient montés sur le pont, ils se sont jetés dans les machines, dans les moteurs et j'ai dit "en arrière, toutes". On a mis arrière toutes et je suis passé, à 40 noeuds, je sais pas comment, dans les lamparos, je sais pas si j'en ai pas coulé un. Et puis les douaniers ont commencé à tirer. Ils avaient deux vedettes et tiraient à la mitrailleuse et au canon de 20. Mais on avait tellement d'épaisseur de cigarettes sur le pont, parées à débarquer que c'est entré à travers les caisses! Heureusement après Capo Mele, les douaniers se sont dit que le bateau allait trop vite et ils nous ont lâchés peu après.


Et puis après je suis parti dans les eaux internationales et puis on a redistribué les cigarettes aux bateaux qu'il y avait au large. Ces bateaux là ils restaient parfois 52 jours en mer sans pouvoir débarquer parce que la nuit où c'était bon, c'était les camions qui s'étaient fait prendre, ou alors autre chose, on avait été signalés. D'ailleurs il y avait un chalutier de Nice qui s'appelait le Lutin, avec Goujelet qui distribuait de la nourriture et des affaires à bord parce qu'il était dans le coup lui aussi. Ce jour-là à Savone, j'ai béni Bernard Voisin de nous avoir mis une plaque de blindage et le compas par terre. J'ai manœuvré à genoux"

Parfois le chargement était perdu, il fallait jeter les caisses à l'eau. C'était la consigne des patrons :

"Une fois devant le cap d'Antibes j'ai jeté un lot, je ne me rappelle plus, 200 caisses, et tous les plaisanciers, car c'était en été, les ramassaient. Comme ça on filait et les douaniers ne nous disaient rien".



Le jeu du chat et de la souris

Mais que fait la police? Rien qu'à Villefranche il y avait au moins huit douaniers ! Que font les Carabinieri plus précisément? C'est la question que le lecteur est en droit de se poser. Qui poursuit qui? Dans ce jeu de cache cache, les représentants de l'ordre sont parfois complices ou font piètre figure. Mr. Milon nous raconte:

" Une fois nous étions avec Yves Poitrale en direction de Naples. On arrive devant Naples et puis il y a un hydravion de la Douane qui vient nous repérer. A force de faire des rase mottes... plouf! il capote devant nous! Alors Yves il nous dit "on les récupère ou pas?" Alors j'ai dit oui, on va les récupérer quand même. Ils étaient deux douaniers à bord et ils nous ont donné un coup de main pour débarquer les cigarettes. On les a gardés jusqu'à Tanger et on les a débarqués là-bas. Ca c'était encore un coup!"

La discrétion est censée être la vertu des contrebandiers, pourtant la tentation de pousser la "canzonetta" est trop forte pour les Italiens. Mr. Milon se souvient:

"Un jour j'avais à peu près embarqué 600 ou 700 caisses de cigarettes et mes patrons m'ont dit d'aller jusqu'à Tarente. J'avais des Italiens avec moi et vous savez comment sont les Italiens! Malheur! On rentre dans le port de Tarente, ils chantaient, ils criaient tous! Ils me disent qu'il faut rentrer dans le port carrément, alors je rentre et je me mets derrière un bateau de guerre italien et en chantant on a débarqué toutes les cigarettes! J'ai jamais compris pourquoi!"


Dramatique naufrage

Mr. Milon n'oubliera jamais ce naufrage qui lui valut cinq colonnes à la Une du quotidien régional et lui donna son heure de gloire. C'est avec une certaine fierté qu'il montre à tous les visiteurs le sous-verre de l'article accroché dans son salon. Ecoutons le nous raconter les détails de cette odyssée dramatique.

"En 51 j'ai fait naufrage avec un bateau qu'on avait acheté chez Voisin, une vedette qui s'appelait le Zelma. On avait un bateau en panne à Antibes et alors avec mon patron qui s'appelait M. Paul on était venu en vitesse en se disant que Voisin devait avoir ça. Il nous donne une vedette de 14 mètres, avec un moteur de 650 chevaux à essence, mais avec un seul moteur. On embarque tellement vite qu'il n'y avait à bord que 2 brassières de sauvetage. Pas un orin à bord, pas une ancre flottante, on avait juste une radio que Voisin avait récupérée chez les Américains, ces grandes radios vertes. A l'époque je faisais bateau-terre et alors je vais au large et je rencontre mon copain breton. Il me dit qu'il y a 1000 caisses à faire pour aller à San Remo. On était sous la caserne des carabiniers à San Remo et il fallait débarquer de nuit. Heureusement, le capitaine de la Douane était dans le coup et envoyait les vedettes de Gênes ailleurs! Donc je commence à embarquer 370 caisses sur cette vedette et puis le copain il me dit "attention à la météo Pierrot, le mauvais temps se lève". Moi j'avais embarqué à peu près à 25 milles au large. On se mettait à couple, il y avait des gros pneus et on débarquait le nombre de caisses qu'il fallait. On était trois à bord et on attendait qu'il fasse nuit noire. On travaillait avec la nouvelle lune et puis d'un coup le mauvais temps se lève et je commence à recevoir de l'eau sur le pont. Le mistral se lève alors que je revenais vers la terre. Au bout d'un moment, je reçois une déferlante en plein dans le cockpit moteur, là où se trouvait le moteur et j'avais 600 000 litres d'essence à bord! On commence à vider, ça rentrait au fur et à mesure. On pouvait pas aller dans les cabines parce que c'était rempli de cigarettes et surtout dans les waters. Il fallait débarrasser tout car ils étaient ouverts et cela faisait siphon. L'eau montait, montait, montait. Petit à petit à 10-11 heures du soir on avait de l'eau à moitié. Et puis à minuit, on avait le pont dans l'eau. A ce moment là on voit un bateau qui arrive et on se dit qu'on est sauvés. C'était un gros cargo, on commence à lui faire des signes. Avec le câble de la radio on a amarré une petite couverture à laquelle on a mis feu avec de l'essence et des allumettes. On a hissé la couverture et on a crié mais le bateau est passé sans rien faire! On avait toujours les caisses de cigarettes. On en avait jeté quelques unes, celles du pont, du salon, mais petit à petit le bateau a coulé. Les deux autres ont pris chacun une brassière et moi j'ai pris le panneau de la machine. Le bateau est resté entre deux eaux, il montait, il descendait. Nous avons été sauvés par les cigarettes. Nous avons attendu, la mer était toujours mauvaise, on était le 27 février. L'eau était si froide que j'ai eu un rein congestionné et on a dû me l'enlever. J'avais perdu mon caban et tout ce que j'avais."

Trois petits points sur l'eau

"Vers neuf dix heures du matin, qu'est ce qu'on voit arriver? Deux destroyers anglais qui venaient de Golfe Juan et qui faisaient des exercices en mer. Je ne sais pas comment ils nous ont vus car on faisait trois petits points sur l'eau. C'était un coup du hasard parce que l'officier qui parlait français à bord nous a dit qu'on avait eu de la chance d'avoir été repérés au radar. Puis ils ont mis une baleinière à l'eau, ils nous ont récupérés et nous ont donné des vêtements chauds et des ... cigarettes anglaises! Quant à celles de la Zelma qui étaient là tout autour, les marins ont commencé à se mettre à plat ventre et à prendre des seaux pour récupérer les milliers de cartouches. Les cigarettes n'étaient pas mouillées, elles étaient bien étanches! Un officier canadien qui parlait bien français m'avait demandé combien nous avions d'essence à bord et alors ils ont fait un exercice de tir sur la vedette. Sur Nice-Matin ils ont marqué "coulé à coups de canon", mais ce n'est pas vrai ; ils ont envoyé un obus incendiaire en plein dedans et ils nous ont ramenés à Golfe Juan."

Par ici la sortie!

Le témoignage amène et truffé d'anecdotes "professionnelles" de Mr. Milon fait oublier au lecteur l'aspect illégal de la contrebande. Il semble qu'à cette époque certains responsables de l'administration des Douanes, fermaient les yeux. Mr. Milon aura passé en tout et pour tout une nuit en prison. Voici la suite et fin de son récit:

"Quand j'ai été pris après le naufrage, ils m'ont mis en prison une nuit. A Golfe Juan ils sont venus nous chercher en traction pour nous emmener à Gioffredo, à la police à Nice. Moi j'ai dit au type qui nous a mis tous les trois en cellule que j'avais rien à voir avec la police mais avec la Douane. Je lui ai demandé de téléphoner au chef de la répression des fraudes qui était installé dans un hôtel du boulevard Victor Hugo. C'était un breton comme moi et je le connaissais bien. Finalement ils ont téléphoné et ils sont venus nous chercher. Ils nous ont embarqués et amenés boulevard Victor Hugo. Là le chef m'a dit "bon, maintenant on n'en parle plus; vous étiez dans les eaux internationales, on n'a rien à vous dire! Tous les photographes et les journalistes vous attendent à la sortie, alors vous allez passer par tel endroit". On est sortis et quelques jours après j'ai repris la navigation sur un caboteur français, le Douarbreiz, qui ne faisait pas de contrebande. On faisait la Corse et une fois en revenant d'Ajaccio j'ai eu une douleur telle qu'ils m'ont envoyé à l'hôpital Saint Roch. C'est là qu'ils se sont aperçus que j'avais un rein qui ne fonctionnait plus depuis mon naufrage et qu'ils m'ont opéré."

Rivalités entre bandes

Villefranche, dans les années 50/60 était selon l'expression de Mr. Milon "le port de la fumée". La contrebande rapportait gros : un dollar par caisse. Les bateaux des contrebandiers occupaient la largeur de la digue de la Darse. Il y avait plusieurs "patrons" qui se connaissaient et faisaient contrebande de cigarettes ou de bas nylon. Le patron de Mr. Milon était Henri Hell, un ancien instituteur!

"Villefranche et Antibes servaient de base. Les P.T. boats accostaient à Antibes pour la distribution en France. Moi, mon patron, le grand patron, je ne l'ai vu qu'une fois. C'était Monsieur B. des tissus B. du même nom, il avait un magasin sur l'Avenue de la Victoire (de nos jours Jean Médecin). J'ai bien connu une femme qui faisait de la contrebande, Mme Houillon, son bateau s'appelait le Porc-épine avec une cheminée qui marchait encore au charbon. C'était une sacrée bonne femme! Elle venait à Tanger charger des cigarettes. Une fois j'étais là-bas sans le sou, on n'avait pas été payé, on n'avait plus d'argent pour bouffer et heureusement je reconnais Mme Houillon. Elle nous dit qu'elle est d'accord pour nous rapatrier en France mais qu'elle nous bouclera dans une cabine pour que l'on voit pas l'endroit où l'on débarque. On a mis 5-6 jours pour arriver. Moi je regardais à travers le hublot et j'avais reconnu l'éclat du grand phare de Marseille : deux éclats, trois éclats, je comptais dans ma tête. Quand on est arrivés à Antibes j'ai dit à la mère Houillon que je savais où on avait débarqué!(rire)"

Mr Milon a connu lui aussi les risques du métier mais souvent la chance lui a souri.

"Une autre fois, à Villefranche, un soir on était tous allés au cinéma et on avait la Patoche au bassin de radoub. C'était le même bateau que le Commandant Cousteau. On va tous au cinéma, pas un qui reste. Quand on revient il y avait un trou comme ça dans la coque. Ils avaient mis une bombe sur un tin (tin: pièce de bois qui supporte la quille d'un navire] et heureusement ça avait fait un gros trou dans la coque seulement. C'était des contrebandiers rivaux".

Avec la bénédiction de l'Eglise

Mr. Milon se souvient avec émotion de son grand ami, l'abbé Numa Gilli, prêtre ouvrier au chantier naval de 1947 à 1950. Le vicaire de la paroisse de Villefranche avait d'ailleurs un petit bateau qui s'appelait ...le Lutin. Ce prêtre inclassable, aimé et controversé tout à la fois, a fait couler beaucoup d'encre. Des pétitions - pour et contre lui - circulèrent. Il faut dire que parmi ses ouailles figuraient les "filles de joie" des bars américains de  la rue du Poilu sans oublier les contrebandiers. Une sorte de Don Camillo qui fut "exilé" par l'évêque, Monseigneur Terrancle, à Cagnes-sur-mer!

"Moi, j'ai connu l'abbé Numa en 48 au chantier Voisin. Il avait eu des problèmes avec Rome parce qu'à l'époque un prêtre ouvrier c'était pas bien vu. Un jour au chantier je vois un type très maigre qui faisait la coque, qui peignait, qui faisait le carénage et alors on s'est fait ami. Ce type il avait des mains d'or. Il était tellement humain qu'on l'a fait partir. Après il est revenu à Saint-Jean où il est resté trente ans. Une fois il m'a fait aller à la chapelle Saint-Hospice pour que je raconte mon naufrage aux gens venus en pélerinage! Je me rappelle quand je me suis marié, c'était à Villefranche en 1956. Il n'y avait pas beaucoup de monde, on était peut être une dizaine et Numa a dit: "je vois que nous sommes en famille". C'était vraiment un grand ami. En plus il connaissait quelqu'un de haut placé au Vatican, un cardinal et c'était bien utile quand on était pris en Italie. Quand il y avait des gars qui étaient pris ils faisaient trois ans normalement sauf quand Numa les faisait sortir avant. Moi j'ai jamais été pris, mais au début quand je me suis marié, j'étais sur l'Antonia Maria qui appartenait à Monsieur Paul Paoli, mon patron. J'ai dû partir à Malte et je ne disais pas à ma femme que c'était de la contrebande, mais Numa il le savait lui! Et alors en juillet 56 quand ma fille est née et que j'étais pas là, j'ai envoyé un télégramme. Numa est venu voir ma femme pour lui donner de l'argent parce qu'elle n'avait plus le sou. Il lui a dit de ne pas s'inquiéter et lui a expliqué ce que je faisais! D'ailleurs Monsieur Paul mon patron il donnait beaucoup d'argent à Numa qui acceptait pour les oeuvres de la paroisse. Oh la la qu'est ce qu'il a donné!"
 

Interview recueillie par : Jo Masnata, Colette Dory, Jean-Luc Belugou, Michelle Icard.
Transcription par : Michelle Icard.
Date de mise à jour : 12 juin 2006

Aller au haut
JSN Boot template designed by JoomlaShine.com